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Quitter la France pour mieux respirer
Diplômés ou non, les jeunes partent en nombre travailler à l’étranger, loin d’un pays qu’ils jugent vieillissant et sclérosé.
Par Marie-Joëlle GROS et Gilles WALLON
jeudi 11 août 2005 (Liberation – 06:00)
Ils ont entre 20 et 35 ans, sont éducateur, cuisinier, animatrice en cosmétiques, chercheur, producteur de jeux vidéo ou étudiant. Point commun : tous ont choisi de quitter la France pour aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Le goût de l’aventure, mais pas seulement. Ils évoquent aussi l’envie d’un grand bol d’air frais. Parce qu’en France il leur semble un peu vicié. Sont-ils plus nombreux qu’hier ? Aucune statistique ne permet d’appréhender numériquement le phénomène. Mais les organismes d’aide à l’expatriation ou les associations comme l’Union des Français à l’étranger disent «être de plus en plus sollicités par des jeunes» en quête de migration.
«Cinq CV envoyés, cinq propositions de boulot»
Avec 5 000 demandes par an dont 3 500 à 4 000 départs effectifs, le Québec est un véritable aspirateur de jeunes Français. Durant l’année, le bureau de l’immigration de la Belle Province, près des Champs-Elysées à Paris, organise trois réunions d’information par semaine. Slogan : «L’immigration n’est pas une aventure, c’est un projet.» Pour les candidats au départ, rien n’est laissé au hasard. Et souvent la greffe prend : seuls 15 % choisissent de revenir en France.
Ce mercredi de juillet, Germain (1), 27 ans, rentré depuis six mois des Antilles où il avait enchaîné les postes dans des bijouteries en duty free, est particulièrement volubile. «Pendant mes vacances, j’ai envoyé cinq CV au Canada, pour voir. J’ai eu cinq propositions de boulot.» Rien à voir avec l’accueil des employeurs français : 22 demandes déposées dans des bijouteries du sud de la France, une seule réponse positive. «Si t’as pas 40 ans et que t’es pas en costard, on te prend pas au sérieux. J’ai du mal à vendre la qualité de mon travail. En France, on préfère mettre en avant le nombre d’années.» Virginie, 26 ans, assistante dentaire, part avec lui. Leur arrivée au Canada est prévue pour janvier.
«Nos savoirs sont plus estimés ailleurs»
Embauché par «le numéro 1 mondial de l’animation et des jeux vidéo» comme producteur, Hughes, 29 ans, vit depuis deux ans à Vancouver, sur la côte ouest du Canada. Il a fait ses études à Grenoble, persuadé qu’«il y a de très bonnes formations en France et beaucoup de talents… mais pas de boulot». Il résume : «En France, personne ne recrute, par peur de ne plus pouvoir virer les gens. Et c’est très dur de travailler en free lance. Ici, à Vancouver, pas de problème d’emploi. Celui qui veut bosser bosse. Depuis que j’ai été embauché, j’ai reçu quatre nouvelles propositions. Et j’ai multiplié mon salaire par trois ou quatre par rapport à la France.»
Nicolas, 25 ans, chercheur en physique en partance pour l’université Columbia, à New York, ne se fait lui non plus pas d’illusions sur la France. «On a l’impression que nos savoirs sont plus estimés ailleurs», remarque-t-il. Ce fils d’artisans remercie le système français mais se sent obligé de le quitter, au moins pour un temps. «Sans la France, je n’existerais pas. Mais la France ne suffit pas. Elle te forme, elle te paie des études, mais ne te donne pas les moyens d’appliquer ces savoirs.» Même constat pour Yves, en post-doctorat de physique dans une grande université américaine, qui déplore un manque de cohérence générale : «On a à la fois l’un des meilleurs systèmes de formation au monde, et un système de recherche qui frôle le n’importe quoi. Ceux qui sont un peu pépères ont les mêmes moyens que ceux qui se défoncent dans leur boulot.»
«Les carrières vont plus vite»
Guillemette, 28 ans, a longtemps rêvé des pays anglo-saxons «parce qu’en France, on s’arc-boute sur les diplômes. C’est très difficile de faire comprendre qu’on s’est trompé de voie mais qu’on a l’énergie pour faire autre chose. Comme si, une fois embarqué dans un secteur, il n’y avait plus de bifurcation possible». Pour Virginie, la compagne de Germain le bijoutier, partante pour le Canada, «une reconversion est techniquement difficile en France. Là-bas, elle est beaucoup plus simple et mieux acceptée». Vanessa, animatrice en produits cosmétiques en France, devenue très vite formatrice à Vancouver, note que, malgré son anglais «pas terrible en arrivant», les gens lui ont fait confiance. «Les carrières vont plus vite. A Paris, tout est figé, les gens ont du mal à vous donner votre chance.» Même pour de petits boulots. Jérémie a habité Londres pendant huit ans. Il y travaillait dans des bars, la nuit, en parallèle à une vie de musicien : «C’est incomparable, on trouve un job alimentaire en deux jours. Assez vite, je suis passé superviseur, un boulot bien payé. A mon retour à Paris, je me suis tout de suite retrouvé exploité, à faire serveur au noir, faute de mieux.»
Mais il n’y a pas que le travail. Au Canada, beaucoup espèrent trouver «une culture du respect, un esprit de solidarité loin du racisme français». A Vancouver, Hugues n’a «jamais vu d’embrouilles dans la rue, jamais de coups de klaxon énervés, jamais d’insultes dans les queues… La vie est tellement plus douce ! Pourtant toutes les nationalités et les religions se côtoient. Et ça se passe bien»… A Paris, Claire ne supportait plus «cette tension entre les gens». C’est aussi ce qui a poussé Jordan, 22 ans, à partir pour Londres l’an passé. Pour cet étudiant en anglais, futur professeur, la destination était évidente : une ville multiethnique et qui bouge. Tout le contraire selon lui de sa région, les Ardennes, un «no man’s land culturel». Quand il rentre à Sedan, il ne se sent déjà plus chez lui. «Il y a ici une culture de l’immobilisme que je ne supporte pas. Je passe pour l’exotique de la famille parce que je vis en Angleterre !» S’exiler pour de bon, Jordan y pense sérieusement. «Je suis très heureux d’être né ici, d’avoir pu faire des études et pas les boulots pourris de mes parents. Mais en ce moment tout ça part en couilles : les réformes de l’université, la folie Sarkozy… Je me barre définitivement s’il passe en 2007.»
«Des gens plus positifs et plus confiants»
Juste avant de se rendre à une réunion du bureau d’immigration du Québec, Valérie, 34 ans, éducatrice en crèche, a assisté devant sa télévision à la défaite de la candidature de Paris pour les Jeux 2012 : «Ça m’a encore confortée dans mon choix de partir. On avait tellement besoin d’une impulsion, d’un espoir… J’ai l’impression de vivre dans un pays vieillissant qui s’enfonce chaque jour un peu plus, où les gens sont crevés. J’idéalise peut-être le Québec, mais j’ai l’impression que là-bas les gens sont plus positifs, plus confiants, plus respectueux des autres aussi. J’ai envie d’un nouveau départ et d’offrir une autre vie à mes jumelles de 9 ans.» Son loyer parisien est «un gouffre financier», son rythme de vie un défi perpétuel à la rapidité, «presque un TOC» (trouble obsessionnel compulsif), diagnostique-t-elle.
François-Xavier et Claire, 26 et 30 ans, ont abandonné leurs 25 m2 à Bastille pour une petite maison en Nouvelle-Zélande. «Il y a de l’espace ici, et surtout entre les gens, raconte Claire. C’est un pays jeune, une société qui avance. En France, j’avais l’impression que la société était sclérosée, excessivement codifiée, que tous les rouages étaient grippés.» Diplômé d’architecture navale, François-Xavier avait fini par trouver un «CDI bien payé à Paris. Mais l’ambiance était exécrable». Claire, historienne, ramait de petits contrats en petits contrats. Ils ont mis le cap sur Auckland, «la Mecque de la voile». François-Xavier a trouvé le poste de ses rêves. Claire fabrique des brioches avec entrain dans un «delicatessen».
Aucun n’a vraiment de regrets, tous disent avoir énormément gagné en qualité de vie. A Vancouver, Vanessa et Jean-Charles louent 100 m2 pour 750 euros, «le prix d’un petit deux-pièces à Paris». A quelques rues de là, Hughes a vue sur la mer et les montagnes, depuis les fenêtres de son grand appartement en centre-ville. Il l’a trouvé «en un après-midi», sans avoir à montrer patte blanche : «En France, je gagnais cinq fois le loyer et pourtant les agences me demandaient encore la caution de mes parents et une lettre de mon employeur ! Ici, on ne m’a ni dévisagé ni laissé mariner.» Seul bémol : A Vancouver, les «gens manquent d’humour». Mais ils râlent peu.
«Ça fait du bien de voir la France de loin, reconnaît Claire. Restée à Paris, je suis sûre que j’aurais voté non à la Constitution européenne pour tout un tas de raisons. Vu de Nouvelle-Zélande, les paramètres changent. En France, il y a des choses fabuleuses, comme la Sécu. Et la culture européenne est extraordinaire. A 19 000 kilomètres de distance, c’est beaucoup plus frappant.»
(1) Certains prénoms ont été modifiés.
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